Le canard bleu

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LE CANARD BLEU-MELODRAME BURAL de HERVE BLUTSCH

  •  Mise en scène Chantal Puccio
  • Scénographie Emilie Skrijelj
  • Création lumière  Ernest Mollo
  • Création vidéos Rémi Illig
  • Création costumes Florence Baret
  • Dispositif électrique et informatique : Ernest Mollo
  • Distribution
    • Violoncelliste : Stéphanie Bertrand
    • Plock : Karen Larcher
    • Flitz : Régine Lysenko
    • Masch : Sébastion Donnot

 

 

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SUR LA PIECE

« Je ne veux pas que le théâtre soit le lieu du réel, c’est plutôt un lieu de transgression où tout peut arriver. Il faut jouer cela avec le plus grand sérieux [car] le comique n’est pas une affaire de grimaces. » H.Blutsch

Résumer la fable de la pièce de Blutsch n’est pas une mince affaire. En apparence elle est simple et si on en reste à une lecture superficielle, il ne s’y passe pas grand-chose. Masch et Flitz respectivement directeur et contremaitre du bureau 49, département 12, section 123, bi-secteur 37, accueillent un nouveau secrétaire, Plock, qui va devoir s’intégrer et travailler selon la règle établie. Après avoir tenté de s’en imprégner, Il va vouloir  s’en affranchir. Rien de très exceptionnel à ce stade du récit. Mais ce serait sans compter sur la capacité de l’auteur à transcender le quotidien et à brouiller les pistes. Le titre énigmatique « Le canard bleu – mélodrame bural » en est une première illustration immédiate.

L’action de la pièce se déroule dans ce qui doit être un bureau mais d’emblée l’auteur crée le trouble. Un des personnages occupe le poste de contremaître, terminologie inadéquate pour l’univers du bureau et qui concerne généralement les ateliers industriels ou artisanaux. Certes les tâches effectuées sont relatives à l’identification de fiches, leur classement, leur circulation d’un poste à l’autre, d’un bureau à l’autre, d’un secteur à l’autre, d’un département à l’autre …mise en abîme à l’infini d’un monde administratif qui crée un mouvement d’information continu dont le contenu reste obscure et se résume à une codification chiffrée.

Ce qui frappe dans la pièce, c’est la tonalité archaïque donnée à l’univers et aux méthodes de  travail. Qui utilise aujourd’hui exclusivement des fiches, des tampons?  Plock, Flitz et Masch livrés aux jeux des lumières et des sonneries de téléphone, enchainés à un rituel  gestuel qui les dépassent ont tout l’air sortis des Temps modernes de Chaplin. Les règles implacables, les procédures incontournables et immuables, « pour le bien-être de la société » n’ont rien de spécifique au travail de bureau et ressemble tout autant au travail à la chaine des usines. De même les tâches sont, au niveau de l’individu qui les exécute, dépourvues de sens immédiat, sans consistance ni affect.

La pièce dans son contenu pourrait être interprétée comme une mise en cause de la hiérarchie et de son pouvoir, de la dangerosité des intégristes de l’ordre établi, mais la forme et la polysémie des signes de la représentation proposées nous interdit cette piste exclusive. Loin de développer une thèse, Blutsch nous mène sur les chemins d’une réflexion plus vaste sur la liberté humaine, les cadres dans lesquelles elle s’exerce, sa revendication et le drame de son impasse.

Mais nous n’irons pas plus loin dans le discours sur la pièce car ce serait dévoiler les surprises que nous vous avons préparé… Il vous suffit de savoir que Hervé Blutsch a été qualifié de pataphysicien iconoclaste et que nous allons essayer d’honorer autant que possible ce qualificatif qui nous semble très juste.

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SUR L’AUTEUR

Hervé Blutsch est né à Paris en 1967. Après avoir enseigné le français en Indonésie puis en Argentine, il travaille pour le compte d’une société de commerce à Madrid, ouvre un restaurant végétarien à Tolède et monte, en 1999, à Genève, avec Pascal Turini une société de création de shampooing bio : Blutsch et T’urini Shampooing bio, qui a fermé ses portes en 2006. Il connait le monde de l’entreprise de très près…

Depuis 1986 il a écrit une quinzaine de pièces. Au début de son parcours, la plupart de ses pièces sont montées et jouées par la compagnie Planète Tuh’n-TN avec laquelle il collabore étroitement. Aujourd’hui c’est un auteur reconnu par de nombreux metteurs en scène en France (Jean –Michel Ribes au théâtre du Rond Point, Christian Shiaretti, Catherine Hugot…) mais aussi à l’étranger (Belgique, Canada etc.). La plupart de ses textes sont publiés aux éditions du Cardi­nal, Théâtre Ouvert et Théâtrales.

Cet auteur est dans la lignée directe du théâtre de l’absurde des années 50, d’avant et d’après. Pour le connaitre il est recommandé de s’intéresser non seulement à son théâtre mais aussi à ses vidéos (Hervé Blutsch chez les pécaris ou Hervé Blutsch à la crèche reportages vidéo de Luciano Belvuido), ses créations radiophoniques (par ex Pochade radiophonique pour 6 personnages dont un chien, France Culture 2000 ou Les chroniques audio sur ventscontraires.net).

La pièce choisie ne propose donc pas un traitement réaliste du thème mais constitue un écho décalé par l’artiste qui en amplifie, transforme, les manifestations pour les hommes et femmes qui travaillent. Et surtout bien au-delà de la situation du travail, la pièce traite du rapport de l’homme à la société en général et à ses réactions possibles face à l’absurdité de certaines de ses règles, à l’absurdité de la vie tout court ? Le rire devient une arme dramaturgique, une décharge, un masque grimaçant d’un dégoût de l’absurde, qui nous délivre momentanément de la contrainte de l’utilitarisme et du pragmatisme. Il y a très souvent quelque chose de monstrueux dans la manière de l’auteur d’exposer les situations et les personnages, un humour subversif qui défie la mort, sans compassion pour l’homme, mais le rire n’est-il pas l’art de dompter et de maîtriser les difficultés de l’existence ?

Sa vision de l’être humain peut paraître pessimiste en exposant sa capacité de destruction à force d’égoïsme, de bêtise, parfois de haine mais ce serait sans compter avec les larmes du rire, la poésie de l’enfance et une certaine tendresse malgré tout, toujours sous-jacente, au-delà du grotesque, il y a de la tragédie qui sourd dans l’oeuvre de Blutsch.

La dramaturgie de ses pièces cherche à briser les conventions, le sens n’est jamais là où on le croit, mais l’auteur puise néanmoins dans diverses traditions, formes et registres de théâtre qu’il interroge. Ses pièces qui comportent souvent des aspects pluridisciplinaires (musique, théâtre d’objets, marionnette etc.), relève d’une optique de création qui nous intéresse particulièrement.

Les soixante dernières années ont démontré que le théâtre de l’absurde loin d’être superficiel et dérisoire, permet d’accéder à une conscience collective et universelle même si le plus souvent ses auteurs s’en défendent.

Le traitement indirect du thème permet d’accéder au sens caché que révèle le travail sur la vie des hommes en société.